Les lactones macrocycliques comme l’éprinomectine possèdent une marge de sécurité élevée chez les mammifères grâce à la barrière hémato-encéphalique. Une pompe d’efflux transmembranaire, la glycoprotéine P (P-gp), y transporte l’éprinomectine depuis les cellules endothéliales des capillaires cérébraux vers la circulation systémique.
Pour plus d’information, voir Van Der Heyden et al. (2009).
La P-gp est produite par le gène MDR1 (aussi gène ABCD1)1. Les mutations de ce gène chez le chien (ABCB1-Δ1) et le chat (ABCB11930_1931del TC) sont responsables de l’absence de P-gp chez les animaux homozygotes et d’une expression très amoindrie chez les hétérozygotes. Chez le chien, c’est la cause d’une grave hypersensibilité à certains médicaments, comme l’ivermectine. Voir aussi Folia Veterinaria 2010 : La sensibilité de certaines races canines à l'ivermectine serait due à une mutation génétique.
Le gène MDR1 (multi-drug resistance 1 gene) ou gène ABCD1 appartient aux gènes ATP-binding-cassette et code pour la glycoprotéine P (P-gp ou ABCD1 ou ATP-binding cassette sub-family B member 1).
Après l’arrivée sur le marché de médicaments pour chat à base d’éprinomectine, une attention grandissante a été portée aux conséquences potentielles d’une mutation MDR1 chez cette espèce (Mealey & Burke, 2015). Une étude américaine a étudié le lien entre l’apparition d’effets indésirables neurologiques graves chez des chats traités à l’éprinomectine et l’éventualité de la mutation ABCB11930_1931del TC du gène MRD1 :
Mealey KL, et al. Avermectin-induced neurotoxicity and mortality reported more commonly in cats homozygous for ABCB11930_1931del TC after application of eprinomectin- versus selamectin-containing products. J Am Vet Med Assoc. 2025 Jul 30;263(11):1414-1419. doi: 10.2460/javma.25.05.0304. PMID: 40738165.
Vous découvrirez dans cet article comment cette étude a été menée, quelles conclusions ont pu en être tirées et ce que cela signifie en termes de choix pharmacothérapeutiques pour les chats de votre pratique.
En résumé
- La P-gp, une protéine codée par le gène MDR1 (gène ABCD1), est une pompe d’efflux transmembranaire qui protège l’organisme de la toxicité de certains médicaments.
- Mealey et al. (2025) :
- Ont constaté qu’une mutation MDR1 était significativement plus fréquente dans une population féline avec des effets indésirables neurologiques après un traitement à l’éprinomectine, que dans la population féline générale.
- Ont conclu que les porteurs d’une mutation MDR1 couraient un risque plus élevé d’effets indésirables neurologiques graves et potentiellement létaux après un traitement à l’éprinomectine.
L'étude et ses conclusions
Mealy et al. (2025) ont examiné 27 chats (25 chats de gouttière et 2 Maine Coon) amenés à la clinique pour des effets indésirables neurologiques graves après un traitement aux lactones macrocycliques (LM). Ces LM ont été administrées sous forme de médicament vétérinaire pour chat, à la dose mentionnée dans la notice/RCP.
- 26 chats ont été traités à l’éprinomectine.
- 1 chat a été traité à la sélamectine.
Avant le traitement, tous les chats étaient en bonne santé. Ils n’ont pas été traités avec d’autres médicaments susceptibles de causer des symptômes neurologiques.
Tous les chats souffraient d’ataxie et d’au moins 2 autres symptômes neurologiques, comme des tremblements musculaires, une hypersalivation, une parésie bilatérale, une parésie de la langue (par exemple, protrusion de la langue), des convulsions ou un coma. Douze des 27 chats sont morts (ou euthanasiés).
Le génotype n’a pas pu être déterminé chez 2 chats (1 chat traité à l’éprinomectine et le chat traité à la sélamectine).
Dans le groupe traité à l’éprinomectine :
- 20 des 23 chats de gouttière (87%) étaient homozygotes pour le variant ABCB11930_1931del TC du gène MRD1.
- 1 des 2 Maine Coon (50%) était homozygote pour ce variant.
Ces fréquences sont significativement plus élevées que celles attendues pour les homozygotes pour ce variant dans la population générale des chats de gouttière (0,0016% ; test de Fisher exact, P < 0,001 ; OR : 5.626 ; 95% CI : 293 - 108.003) et des Maine Coon (0,078% ; P = 0,004 ; OR : 1.687 ; 95% CI : 58 - 48.969).
Quatre chats avec des signes neurologiques n’étaient pas porteurs du variant ABCB11930_1931del TC. Selon les auteurs, ces chats pourraient être porteurs d’un autre variant ou avoir une barrière hémato-encéphalique endommagée suite à d’autres facteurs, comme une infection ou un trauma. Les effets indésirables auraient aussi pu être causés malgré tout par un traitement concomitant avec d’autres médicaments constituant un substrat pour la P-gp.
La raison pour laquelle cette étude avait inclus plus d’animaux traités à l’éprinomectine qu’avec d’autres LM comme la sélamectine n’a pas été examinée.
Mealy et al. (2025) ont conclu que les porteurs du variant ABCB11930_1931del TC couraient un risque plus élevé d’effets indésirables neurologiques graves après un traitement à l’éprinomectine, même si la posologie de la notice était respectée.
Commentaire du CBIP
L’importance de la P-gp en pratique
En Belgique, outre l’éprinomectine et la sélamectine, deux autres LM sont enregistrées comme médicaments vétérinaires pour le chat : la milbémycine et la moxidectine. Cependant, ces deux LM sont relativement sûres et seules de hautes doses engendrent des effets indésirables (voir aussi Lactones macrocycliques).
Environ 1% de la population féline générale est porteuse d’une mutation MDR1 et courrait donc un risque plus élevé d’effets indésirables neurologiques après un traitement à l’éprinomectine (Anderson et al., 2022).
La fréquence de cette mutation peut varier d’une race et d’une région géographique à l’autres. Une étude portant sur 10.000 chats américains et européens a rapporté une fréquence allélique (homozygotes + hétérozygotes) de 0,8% chez les chats de gouttière et de 5,4% chez les Maine Coon (Anderson et al., 2022).
Il est à noter ici que les médicaments vétérinaires à base de LM pour le chien sont également sûrs pour les chiens atteints d’une mutation MDR1, à condition de respecter scrupuleusement la dose et l’intervalle d’administration mentionné dans la notice/RCP. Contrairement aux LM indiquées pour le chat, ces médicaments sont expressément testés sur des chiens porteurs d’une mutation MDR1. La notice/RCP des LM pour chat ne contient aucun avertissement quant à une éventuelle sensibilité accrue des chats porteurs d’une telle mutation.
Détecter les porteurs
Des test MDR1 sont disponibles en Belgique et peuvent être obligatoires ou recommandés pour les futurs reproducteurs de certaines races félines (Flandre). En résumé, le test est obligatoire pour le Javanais et recommandé pour l’Oriental shortair, l’Oriental longhair, le Siamois, le Balinais, l’Angora turc et le Maine Coon.
Conclusion du CBIP
Les données disponibles indiquent que les chats porteurs d’une mutation MDR1 peuvent être plus sensibles à l’éprinomectine. Les animaux homozygotes en particulier semblent courir un risque plus élevé d’effets indésirables neurologiques graves et potentiellement létaux, même lorsque la posologie du médicament est respectée.
Un respect scrupuleux de la dose et de l’intervalle d’administration du RCP/notice est donc essentiel, tout en surveillant attentivement l’apparition d’éventuels symptômes neurologiques, surtout après une première administration.
Informez les propriétaires des effets indésirables potentiels, en particulier pour les races à risque (à savoir Maine Coon et races orientales).
La prudence est de mise lors de l’administration concomitante de plusieurs substrats de la P-gp, étant donné qu’un effet cumulatif peut augmenter le risque de toxicité.
Si vous suspectez un effet indésirable suite à l’administration d’un médicament ou une interaction entre plusieurs médicaments, vous pouvez le signaler au titulaire d’autorisation ou à l’AFMPS.
Références
Mealey KL, Burke NS, Huesser J, Court MH, Cline N, Villarino NF. Avermectin-induced neurotoxicity and mortality reported more commonly in cats homozygous for ABCB11930_1931del TC after application of eprinomectin- versus selamectin-containing products. J Am Vet Med Assoc. 2025 Jul 30;263(11):1414-1419. doi: 10.2460/javma.25.05.0304. PMID: 40738165.
- Anderson et al. (2022) Genetic epidemiology of blood type, disease and trait variants, and genome-wide genetic diversity in over 11,000 domestic cats. PLoS Genet. 2022 Jun 16;18(6):e1009804. doi: 10.1371/journal.pgen.1009804. PMID: 35709088; PMCID: PMC9202916.
- Mealey & Burke (2015) Identification of a nonsense mutation in feline ABCB1. J Vet Pharmacol Ther. 2015 Oct;38(5):429-33. doi: 10.1111/jvp.12212. Epub 2015 Feb 9. PMID: 25660379.
- Van Der Heyden et al. (2009) Tissue distribution of p-glycoprotein in cats. Anat Histol Embryol. 2009 Nov;38(6):455-60. doi: 10.1111/j.1439-0264.2009.00972.x. Epub 2009 Oct 26. PMID: 19860748.