Résumé
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Introduction
Aujourd’hui, il est admis que la douleur a un impact négatif sur le bien-être animal et que l’analgésie doit être contrôlée lors des interventions médicales.
Au début des années 2000, certains auteurs écrivent que la castration n’est pas douloureuse et que l’analgésie n’est pas nécessaire [10]. L’enquête menée en 2005 au Royaume-Uni, par Price et coll., auprès de 655 cliniques et cabinets vétérinaires, révèle que 38 % des participants n’utilisent pas d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), alors que 48 % les utilisent de façon prolongée parfois pendant plus de 5 jours [21]. Ils sont 8,8 % à pratiquer l’injection intra-testiculaire d’anesthésiques locaux sur les chevaux opérés sous anesthésie générale. Étonnamment, 45 % de vétérinaires rapportent ne pas utiliser d’anesthésie locale lors d’une castration sur cheval debout. C’est en 2009 qu’il est suggéré de changer le paradigme de la castration équine en améliorant des techniques ancestrales [17].
L’objectif de cet article est de faire le point sur l’analgésie postopératoire lors de castration par une analyse critique de la littérature. Ce sont les effets analgésiques qui sont considérés, et non les effets indésirables éventuels des molécules utilisées. Pour répondre à la question, une recherche libre est menée dans PubMed et Google en utilisant les mots clés “horses, castration, pain, analgesia, perioperative”.
La bibliographie de l’article de consensus publié par Bowen et coll. en 2020, sous le titre « Recommandations de la BEVA (British Equine Veterinary Association) pour l’usage des analgésiques dans la pratique équine de première ligne », est aussi consultée [2]. La mesure des effets thérapeutiques sur la douleur n’est pas aisée.
Plusieurs outils (échelles) ont été proposés pour différents types de douleur chez le cheval. Certaines portent sur l’observation de comportements, pour d’autres il s’agit d’échelles “composites” portant sur ces observations et sur des paramètres physiologiques ou biologiques [1, 5, 7, 18, 26, 27]. Malgré les efforts menés, il n’existe pas, actuellement, d’échelle considérée comme le gold standard (pour consulter une liste des échelles utilisées pour évaluer la douleur lors de castration, utiliser le lien suivant).
Que dit la littérature scientifique ?
Dix-neuf publications (n = 19) sont identifiées. Certaines études ne sont pas incluses parce qu’elles concernent uniquement les effets des protocoles sur la qualité de l’anesthésie [4, 11, 20, 24, 25]. D’autres sont exclues parce qu’elles évaluent l’effet de l’injection de kétamine au niveau du point d’acupuncture GV1 (governing vessel 1), traitent d’analgésie lors de cryptorchidectomie par laparoscopie, abordent uniquement des données de pharmacocinétique, concernent des méthodes d’évaluation de la douleur, voire tentent de décrire les signes comportementaux de douleur chez l’âne après la castration [3, 6, 7, 12, 16, 18, 22].
Sept essais cliniques (n = 7) sont finalement identifiés pour répondre à la question [1, 8, 13-15, 19, 23], utilisant différents protocoles de castration. Trois études se distinguent par la qualité méthodologique (1, 13, 23) , les quatre autres n’étant pas retenues après l’évaluation critique de leur validité (pour accéder aux protocoles de castration et aux descriptions des essais cliniques de ces trois études, utiliser le lien suivant).
Butorphanol et phénylbutazone
En 2009, Sanz et coll. cherchent à montrer que la castration de routine induit une douleur et du stress chez les chevaux, et à comparer l’efficacité analgésique de l’administration combinée de butorphanol et de phénylbutazone, par rapport aux administrations isolées de ces deux molécules [23].
Les auteurs observent trois groupes de 12 chevaux, castrés sous anesthésie générale. Ils procèdent à une injection intratesticulaire de 10 ml de lidocaïne à 2 % après la réalisation de l’asepsie, et 10 minutes avant l’incision.
Le groupe 1 reçoit 0,05 mg/kg de butorphanol intra-musculaire (IM) juste avant la chirurgie, puis toutes les 4 heures pendant 24 heures ; le groupe 2, 4,4 mg/kg de phénylbutazone per os avant la chirurgie puis 2,2 mg/kg per os deux fois par jour pendant 3 jours ; le groupe 3, la combinaison des deux traitements.
Des mesures sont effectuées pour évaluer la douleur pendant 4 jours après l’opération. L’activité physique est évaluée par podométrie électronique. Le cortisol plasmatique, un indicateur de stress, est dosé en tenant compte des variations nycthémérales. Une échelle visuelle analogue (VAS) et une échelle numérique (numerical rating scale, NRS) sont utilisées. Le moment de la journée est pris en compte. Les auteurs montrent que les groupes ne sont pas statistiquement différents en termes de composition, de qualité d’anesthésie et de réveil.
Chez tous les animaux, le suivi postopératoire est normal. Les animaux recevant le traitement combiné restent couchés plus longtemps durant la période de réveil, traduisant peut-être un meilleur confort. Tous les chevaux présentent un ralentissement intestinal après l’intervention. Les autres paramètres physiologiques, le gonflement du scrotum et la locomotion ne diffèrent pas entre les trois groupes, de même que la concentration en cortisol augmente sans différence significative jusqu’à 50 heures postopératoires. Les données de la VAS et de la NRS ne sont pas différentes non plus.
Les auteurs concluent que la phénylbutazone et le butorphanol peuvent être utilisés indifféremment pour réaliser une castration fermée dans le protocole proposé qui inclut une injection intra-testiculaire de lidocaïne.
Anti-inflammatoires non stéroïdiens
Les AINS sont couramment utilisés pour contrôler la douleur et l’inflammation chez le cheval. Ils inhibent l’activité de la cyclo-oxygénase (COX), limitant ainsi la production de prostaglandines et de thromboxanes. La flunixine méglumine est un AINS non sélectif, alors que le méloxicam, le firocoxib et le kétoprofène inhibent préférentiellement la COX2.
En 2022, Lemonnier et coll. comparent les effets sur l’analgésie postopératoire de trois molécules (flunixine, méloxicam et kétoprofène) administrées avant et après une castration sous anesthésie générale [13].
Une injection intra-testiculaire de 10 ml de lidocaïne à 2 % par testicule est pratiquée avant l’intervention. Les chevaux reçoivent une administration IV (intraveineuse) de dexaméthasone (0,01 mg/kg) et hydrochlorothiazide (1 mg/kg) après la chirurgie, puis un mélange de dexaméthasone (0,01 mg/kg) et trichlorméthiazide (0,5 mg/kg) per os le lendemain. Ils reçoivent en outre, dans l’heure après l’induction, et 24 heures après la chirurgie, de la flunixine (1,1 mg/kg) (groupe 1), du méloxicam (0,6 mg/kg) (groupe 2) ou du kétoprofène (2,2 mg/kg) (groupe 3).
Les chercheurs utilisent une échelle de douleur publiée précédemment par Graubner et coll (9), la Post abdominal surgery pain assessment scale (PASPAS), adaptée à la castration. Les auteurs comparent également l’évaluation de la douleur réalisée par un étudiant et celle par un interniste expérimenté.
Parmi les 43 chevaux inclus dans l’étude, 7 animaux quittent l’essai (inflammation de la veine jugulaire et passage à une médication orale) et 6 autres sont exclus (4 par indisponibilité d’un évaluateur pour l’observation prévue, 1 pour coliques et 1 pour hyperthermie). Les données de 30 chevaux sont finalement analysées.
L’équivalence des groupes de départ n’est pas démontrée. À la suite de ces modifications imprévisibles de protocole, des biais de sélection et de suivi sont possibles. L’analyse statistique est de qualité.
Les auteurs concluent que les effets des AINS ne peuvent pas être différenciés de ceux de l’anesthésie locale et des anti-inflammatoires stéroïdiens mais que, dans le protocole chirurgical utilisé, le méloxicam et le kétoprofène peuvent remplacer la flunixine.
L’analyse montre une différence significative entre l’évaluation de la douleur par l’étudiant et l’interniste expérimenté. La PASPAS ne peut être utilisée par des profanes, et il y a lieu de poursuivre la recherche d’une échelle de douleur facile à appliquer, avec une bonne fiabilité inter-évaluateurs.
Anesthésiques locaux
En 2018, Abass et coll. mènent un essai clinique contrôlé randomisé en aveugle sur deux groupes de 10 étalons [1].
Ils procèdent à une castration sous anesthésie générale, et évaluent l’effet d’une anesthésie locale. Une injection sous-cutanée de mépivacaïne à 2 % est réalisée au niveau des testicules 2 minutes avant l’incision. Le volume administré, calculé selon la taille de l’incision, est de 0,5 ml/cm d’incision. Lorsque le cordon testiculaire est extériorisé, une injection intra-testiculaire (2 ml pour 100 kg de poids vif de l’animal) et du cordon testiculaire (1 ml pour 100 kg), juste distalement au site de ligature, est réalisée. Les chevaux reçoivent de la flunixine méglumine (0,1 mg/kg) IV lors de la prémédication, puis 0,1 mg/kg de morphine 30 minutes avant la fin de l’intervention, et 2 mg/kg de phénylbutazone per os 4 heures et 12 heures après.
La douleur est évaluée 1 heure avant la prémédication, puis 4 heures, 8 heures et 24 heures après l’intervention. Trois échelles de la douleur sont utilisées (Equine Utrecht University scale for facial assessment of pain (EQUUS-FAP) ; Horse grimace scale (HGS) ; Equine Utrecht University scale for composite pain assessment (EQUUS-COMPASS)). Les cytokines plasmatiques, l’interleukine-6 et le facteur de nécrose tumorale alpha sont quantifiés dans les mêmes temps.
L’étude est bien menée sur le plan méthodologique. Les paramètres physiologiques restent identiques pendant l’anesthésie dans les deux groupes. Des signes de réveil au cours de la procédure sont plus fréquents chez les chevaux n’ayant pas reçu d’anesthésie locale. Le réveil est bon et similaire avec les deux protocoles. Les résultats vont dans le même sens pour chacune des échelles.
L’étude montre que le niveau de douleur et de cytokines plasmatiques, au cours des 24 heures après l’intervention, est significativement inférieur dans le groupe qui reçoit les injections de mépivacaïne. La durée du suivi (24 heures) est courte et limite les conclusions cliniques.
Conclusion
L’injection de mépivacaïne 2 %, en 3 sites anatomiques, semble améliorer l’analgésie périopératoire pendant les 24 premières heures. Les injections sont pratiquées sous la peau au niveau des testicules 2 minutes avant l’incision (0,5 ml/cm d’incision), puis, lorsque le cordon testiculaire est extériorisé, en intra-testiculaire (2 ml pour 100 kg de poids vif), et dans le cordon (1 ml pour 100 kg) juste distalement au site de ligature.
Les anti-inflammatoires semblent incontournables. Flunixine, méloxicam et kétoprofène, n’affectent pas différemment l’analgésie pendant les 48 heures qui suivent l’intervention.
La phénylbutazone et le butorphanol peuvent être utilisés indifféremment en période postopératoire pour réaliser une castration selon un protocole incluant une injection intratesticulaire de lidocaïne.
Le praticien doit mener une analyse risque-bénéfice en tenant compte des effets indésirables éventuels de chaque molécule, et de leur coût pour le propriétaire de l’animal (consentement éclairé). Si la phénylbutazone est utilisée, il doit s’agir de chevaux non destinés à la consommation.
Ces études montrent une nouvelle fois que la mesure des effets thérapeutiques sur la douleur n’est pas aisée. Il n’existe pas actuellement d’échelle de mesure considérée comme le gold standard et divers biais faussent l’évaluation de la douleur post-opératoire. Parmi ceux-ci, les effets résiduels des substances utilisées pour l’anesthésie peuvent modifier les comportements après le réveil. Par ailleurs, les trois études envisagées ne permettent pas de comparer entre elles les molécules étudiées. Il convient dès lors de se limiter à considérer la qualité de l’analgésie postopératoire dans un protocole de castration particulier (incluant la prémédication, l’anesthésie, la thérapeutique péri-opératoire, la technique chirurgicale) plutôt que pour une molécule isolée.
Bibliographie
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